L'ANTIQUE LYCIE

 

La reconstruction du temple de Léto

En Turquie, des Français remontent pierre par pierre le temple grec de Léto, détruit au VIIe siècle
Les architectes responsables du projet ont la chance unique de pouvoir réemployer trois quarts des blocs qui constituaient cet édifice, érigé dans l'antique Lycie au IIe siècle avant Jésus-Christ.
 
Sanctuaire du Létôon (Turquie) de notre envoyé spécial

C'est un lieu d'eau, un lieu de nymphes. Un étang ombragé où barbotent des canards couleur de neige. Alevins, tortues et amphibiens règnent sur ce petit monde aquatique d'où émergent les colonnes tronquées d'un nymphée commandé par l'empereur Hadrien. Sans l'eau, jamais le site lycien du Létôon n'aurait vu le jour. D'une vieille histoire de source sacrée, les hommes ont créé un sanctuaire, se réappropriant l'endroit au fil des siècles et croyances.

La version grecque de l'histoire s'est imposée in fine, celle de Léto, la mère d'Apollon et d'Artémis, qui voulut baigner ses enfants dans ce point d'eau et s'y désaltérer. Mais, comme le raconte Ovide dans ses Métamorphoses, les bergers du pays lui en interdirent l'accès, provoquant l'ire et la malédiction de la déesse qui les transforma en grenouilles. Elles coassent toujours sur ce site où s'édifia, au IIe siècle avant Jésus-Christ, l'un des rares temples connus consacrés à cette déesse mineure, jouxté de deux autres édifices logiquement dédiés à Artémis et Apollon.

Le lieu devint sanctuaire fédéral de la Lycie avant de péricliter après l'avènement du christianisme. Détruit au VIIe siècle, le temple de Léto eut plus de chance que ses deux voisins, dont les blocs finirent dans un four à chaux. Lui conserva 75 % à 80 % de ses éléments, cas très rare pour un temple hellénistique. Une chance unique pour la mission française installée sur place et pour les autorités turques.

Commencé depuis 2001 sous la conduite des architectes Didier Laroche et Jean-François Bernard, le projet consiste à reconstruire en cinq ans une partie de ce temple périptère. "C'est une tendance assez récente d'inclure dans une fouille archéologique un programme de mise en valeur des résultats, programme qui est la plupart du temps synonyme de reconstruction, explique Jean-François Bernard. C'est à la fois bon pour nous, puisque notre travail va se voir, et bon pour nos hôtes, puisque cela embellira leur pays et permettra le développement touristique."

"Dès les années 1980, les Turcs poussaient à la restauration, se souvient Christian Le Roy, qui dirigea la mission archéologique française de Xanthos-Létôon jusqu'en 1995. Mais je ne l'ai pas entreprise parce que l'inventaire des blocs n'était pas mûr. Par manque de crédits aussi." Le programme actuel est entièrement financé par le ministère français des affaires étrangères à hauteur de 46 000 euros par an pendant cinq ans.

Un tel remontage est un exercice délicat. Du fait du nombre non négligeable d'éléments manquants, l'entreprise va donner lieu à la naissance d'un "monstre" qui ne correspond à aucun moment historique. Mais les architectes rétorquent que la fouille archéologique est en elle-même une destruction et que le site se résume aujourd'hui à une juxtaposition sans sens ni beauté de ruines et de "parkings" de blocs, stockés au gré des recherches.

"La première chose qui nous est apparue, souligne Jean-François Bernard, c'est qu'il ne s'agit pas seulement de remonter un temple, mais d'avoir une réflexion globale sur ce site archéologique. Une des idées est de retrouver autant que possible une logique de visite correspondant à ce qu'on connaît du fonctionnement du site. Il faut que l'ensemble soit cohérent et notamment avec les résultats des recherches qu'on a menées ici."

"Mais il faut aussi rendre intelligible l'architecture, poursuit-il. On ne peut pas se contenter de la plate-forme du temple, le seul élément qui n'ait pas été démoli. Un bâtiment se lit dans les trois dimensions. Il faut donc qu'une partie de l'élévation soit remontée, que le visiteur puisse percevoir les dix mètres de hauteur, l'organisation du plan, la monumentalité, les proportions, qu'il puisse admirer la qualité de certains éléments décoratifs comme les chapiteaux ioniques d'angle ou les gargouilles en forme de tête de lion."

En l'état actuel du projet, les architectes envisagent de remonter une colonnade jusqu'à la rive de la toiture, de reconstruire la cella – la pièce centrale du temple – sur toute sa hauteur et de mettre l'accent sur la porte de façon à bien distinguer l'espace intérieur de l'espace extérieur.

SANS LES ENGINS MODERNES

Depuis 2001, le gigantesque puzzle se reconstitue doucement. Aujourd'hui, une demi-colonne a retrouvé sa place d'origine ainsi que l'imposant premier niveau du mur de la cella. L'encadrement de la porte commence à se dessiner en hauteur. "La machine à remonter le temple", selon la jolie formule de l'archéologue Emmanuelle Benchimol, est lancée.

Même si un camion-grue doit arriver prochainement, les architectes ont dans un premier temps pris le parti de tenter de reconstituer les gestes antiques en se passant des engins de chantier modernes. La dizaine d'ouvriers turcs – des cultivateurs du village de Kumluova qui abrite désormais le Létôon – redécouvrent le déplacement des blocs sur des rondins et des rampes, l'emploi des poulies et des cabestans.

Le sens de certaines encoches mystérieuses gravées sur les blocs apparaît clairement : des points d'appui pour les leviers, dont les ouvriers d'aujourd'hui, plus de deux millénaires après, retrouvent l'usage pour ajuster au millimètre près les éléments du temple, qui pèsent jusqu'à 4 tonnes.

Bien sûr, cela ne va pas sans difficultés. Le bloc 977, déjà fissuré, s'est fendu en deux lors de sa réinstallation. Sans doute faudra-t-il le remplacer. Les concepteurs du projet se sont interdit la pierre artificielle, dont la tenue au temps est trop incertaine et ont choisi la fidélité à l'antique en faisant retailler, dans un calcaire local très proche de celui employé à l'origine, les parpaings cassés, trop abîmés ou manquants.

Quelques-uns de ces substituts sont déjà en place. Leur blancheur éclatante s'oppose pour l'instant violemment au gris des vieux blocs, produit par les agents atmosphériques au fil du temps. Mais, d'ici quelques années, le contraste s'estompera largement avant de disparaître. Il faudra donc trouver un moyen discret de faire la différence, comme l'ordonne la charte de Venise aux restaurateurs, peut-être en incrustant dans les éléments modernes une pastille datée. Marque qui aidera les archéologues du futur à comprendre comment l'histoire, après un bien long somme, s'est réveillée au Létôon.

Pierre Barthélémy


Un travail de fourmi

Les 2 000 blocs du temple de Léto n'étant pas standardisés et donc pas interchangeables, il faut retrouver la place exacte de chacun. Didier Laroche et Jean-François Bernard s'appuient sur les plans de l'architecte danois, aujourd'hui retraité, Erik Hansen. Pour l'heure, les faits collent parfaitement à sa restitution, qui doit cependant être complétée car certains des blocs n'ont pas été identifiés. C'est le travail de fourmi mené par l'archéologue Emmanuelle Benchimol, de l'Ecole française d'Athènes. "On part de ce qui est en place, du point fixe auquel on raccrochera les parties errantes, explique-t-elle. De nombreuses traces nous permettent de savoir quelles étaient les dimensions du bloc qui se trouvait au-dessus. On a d'autres indices comme le lieu de trouvaille. La technique consiste à mesurer, à dessiner chaque bloc et à noter tous les éléments discriminants. C'est souvent compliqué par le fait que les blocs ont subi l'érosion, que certains sont cassés et d'autres fragmentaires."

ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 14.09.02