JEUNES FRANCO-TURCS: INTEGRATION ET REUSSITE

 

Portrait de:         Umeyhan

Agée de 29 ans, je m’appelle Umeyhan. Mes parents ont quitté leur Anatolie il y a bientôt 35 ans. Je suis la benjamine d’une famille de 3 enfants.

Issue d’une formation littéraire, je me suis, à tort, orientée, vers des études courtes.
Toutes les facultés étaient loin de ma famille, donc j’ai opté pour un BTS Tourisme dans la mesure où il réunissait la proximité par rapport au domicile de mes parents, les langues, l’histoire et l’art. Par la suite, j’ai suivi un IUP en Développement et Protection du Patrimoine.

J’ai commencé à travailler dès la fin de mes études. Ma dextérité dans les langues, surtout l’italien, m’a permise de me spécialiser sur le marché réceptif italien.
Par la suite, j’ai rencontré l’homme qui allait devenir mon époux. D’origine sicilienne, il a travaillé quelques années à Paris. Nous avons décidé de nous établir à Palerme, en Sicile. En d’autres termes, comme l’ont fait jadis nos mères… j’ai suivi mon mari.

Je n’ai jamais eu le problème de m’interroger si j’étais plus turque ou plus française. Depuis que je me souvienne, je me suis toujours sentie être les deux sans jamais me sentir “en péril” face à Autrui (car la peur vient du sentiment de perdre une partie de son identité en fréquentant quelqu’un qui sort de son “millet”. Peut-être, un sens de culpabilité inconscient ou une sensation de trahison par rapport aux valeurs ancestrales transmises par nos parents ?
Mes origines, mes racines, mes valeurs et mes traditions turques font intrinsèquement parties de mon être. Par conséquent, que mon mari ait été italien, danois ou mexicain, j’aurais toujours été Umeyhan, 29 ans, Franco-Turque qui parle turc et français, transmet les valeurs turques avec un “je ne sais quoi” de français, cuisine turc et/ou français selon les goûts et préférences, etc….

Je pense que beaucoup de Turcs préfèrent le repli communautaire par peur de dénaturer et/ou d’être “dénaturés”, ralentissant ainsi une intégration complète qui finira pourtant par arriver au fil des générations. Cette crainte est compréhensible car elle nous a été directement transmise par les personnes que nous aimons et respectons : nos parents. “ Si je me mélange à des non-Turcs, je risque d’être moins turc”. Ironie du sort, il y a un peu de vrai dans la mesure où nous sommes et serons toujours des Turcs “différents” des Turcs de Turquie car l’immigration a été le facteur de changements naturels et irréversibles dans l’évolution de toute communauté.
Nous devons être fiers et confiants de notre héritage culturel tout en admettant l’évolution et le changement qui sont inévitables au contact d’une culture différente, en l’occurrence, française.

Le fait de vivre en Sicile est certes, sous certains aspects, un handicap, car ici les Turcs sont rares, voir inexistants! Mais, cela a revigoré mon “coté turc” qui était déjà très fort… Quand on me demande mes origines, je réponds : “Je suis française d’origine turque”, ce qui, dans mon cas, est la meilleure définition.
Dans quelques semaines, je serai maman d’une petite fille que l’on désire appeler Aylin. Son cas sera différent du mien : elle héritera du turc-français et du sicilien. Nos enfants ne seront jamais à notre image, tout comme nous ne serons jamais comme nos parents. En tant que parents, nous devons accepter cette réalité que nos propres parents n’étaient pas en mesure de concevoir.

La Sicile est un trait d’union entre l’orient et l’occident. Géopolitiquement, elle appartient à l’Europe: ce pour quoi nos parents ont tant lutté. Culturellement, elle appartient à la Méditerranée. L’influence orientale est omniprésente dans les us et coutumes et dans le cadre familial de cette magnifique île.

Notre peur de l’autre et de la différence nous empêche d’avoir plus qu’un simple rapport de voisinage avec les “yabanci”.
La France a été une terre d’accueil à de très nombreux Turcs. Elle a permis à nos parents de nous donner ce que, peut être, en Turquie n’auraient-ils pas pu nous offrir. Elle a permis protection sociale, instruction et liberté à beaucoup de Turcs.
Aujourd’hui, beaucoup d’enfants d’immigrés souffrent d’une espèce de discrimination évidente ou latente. Mais l’histoire se répète inlassablement : en période de crises ou de mutation de la société, en France comme ailleurs, on s’attaque aux minorités étrangères. L’Homme n’est pas capable de profiter des expériences passées pour ne pas reproduire les mêmes erreurs. Serait-ce la fatalité humaine? Dans de telles situations, nous devons, philosophiquement, penser que c’est un phénomène passager bien que vexant et irritant, et que ce n’est pas LA FRANCE entière mais seules certaines personnes limitées, comme on en trouvera partout.

Le peuple turc est fort, riche et sain. Sa jeunesse, d’où qu’elle vienne et où qu’elle aille, restera fidèle à nos anciens, nos traditions et notre histoire. Nous réussirons à surmonter les difficultés issues de l’immigration car nous sommes fiers de notre pays et de notre drapeau. Mais n’oublions pas d’être également fiers de notre “french touch”…

Umeyhan
Palerme, 05 septembre 2007